Il va être dix-sept heures, Louis-Henri attend que le monarque sorte de son conseil. Les courtisans, affolés par une pareille audace, s'éloignent. Le marquis reste seul face à la porte par où va sortir le roi. Visage fermé, la main sur le pommeau de son épée, s'il avait présentement un verre d'eau sur la tête il n'en tomberait pas une goutte car il la tient plus droite qu'un cierge.
Le roi sort, Montespan le savait peu grand mais pas à ce point là. Il est de très petite taille qu'il tente de compenser par une raideur. Les pieds chaussés dans des souliers à talons hauts, une fine moustache barre son visage. Ensuite le marquis ne distingue plus ses traits car Louis le quatorzième, dos à une fenêtre, s'est arrêté juste devant le soleil. A contre jour et ministres gravitant autour de lui, après un court silence, la silhouette rayonnante du monarque demande au Gascon:
-pourquoi tout ce noir, monsieur ?
Alors que l'étiquette commande de se découvrir devant Sa Majesté, Louis-Henri se coiffe maintenant d'un chapeau gris - le roi déteste - et répond:
- Sire, je porte le deuil de mon amour.
- Le deuil de votre amour ?
- Oui sire, il est mort pour moi. Une canaille l'a tué.
Il faut avoir une marque du sang échauffé, le cerveau modelé d'une autre manière que le commun des hommes, pour oser, dans cette universelle ruée vers la servitude la plus rampante, élever la tête au-dessus des dos courbés et accuser l'idole en face.
Les hauts personnages, à l'autre bout de la salle des pas perdus, en sont glacés de terreur. Le bouillant Gascon a dépassé les bornes. Louis XIV ne pourra tolérer cette insulte directement adressée à lui - ce crime de lèse-majesté.
Le marquis ayant dit, s'incline en une révérence arrogante et devant les courtisans, âme trop amoureuse, il brise son épée à la face du tyran pour ne plus le servir. Puis il tourne le dos au roi avec la plus grande désinvolture. Le bruit décroissant de ses talons va sur le parquet ciré et il regagne don carrosse.
"extrait de - le Montespan de J.Teulé"
